Yvette Théraulaz

LA RONDE D'Arthur Schnitzler (1862-1931)

févr. 1987  LA RONDE D'Arthur Schnitzler (1862-1931)

Mise en scène Martine Paschoud

«La ronde» impossible du sexe
Si « La ronde » est surtout un film de Max Ophiils d'une délicatesse et d'un humour reconnus, il est bon de retrouver la pièce de ce médecin viennois qu'était Arthur Schnitzler (1862-1931). Observateur des mœurs à l'égal d'un Maupassant, Schnitzler est un pessimiste en matière d'amour. Dans « La ronde », il montre des contemporains pris aux pièges du désir et guère portés à la compréhension de leurs partenaires.

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Vaudeville joyeux, qui se déroule presque comme un jeu dont la case centrale serait la Chose, il introduit par la variété des couples, une idée générale de la séduction, sans cesse différente mais toujours semblable, et celle d'hommes et de femmes feignant de ne pas jouer avec le feu, et s'y adonnant désespérément. Comme l'idée de la bienséance sexuelle et les comportements sociaux ont évolué (même s'ils n'ont pas fondamentalement changé), il nous aurait paru agréable de faire connaissance avec la Vienne de la fin du XIXe siècle (la pièce date de 1896).

Martine Paschoud et le Nouveau Théâtre de Poche de Genève ont plutôt opté pour une stylisation qui n'exclut pas les complexités vestimentaires, mais que le décor plutôt froid et terne de Roland Deville souligne un peu trop pesamment. Tout comme la musique qui ponctue les ébats amoureux. Il y a là une volonté de démonstration que la simplicité du texte rendait parfaitement inutile. Le jeu est également caricaturé — trop parfois. Ou, si l'on préfère, cette caricature ne dépasse qu'en de rares moments une fonction explicative. Enrichie, prolongée plus loin que l'esquisse, elle serait devenue encore plus savoureuse. Yvette Tnéraulaz en donne un excellent exemple dans le rôle de la comédienne et Laurent Sandoz dans celui du comte.

C'est d'ailleurs par les trouvailles du jeu, les alternances de registres et de sentiments que la pièce intéresse toujours. S'il doit y avoir retenue, c'est uniquement celle du jeu social, ce n'est pas celle du comédien. On devrait le percevoir à tout moment. En bref, un choix intéressant, même si une trop grande mesure prévaut dans l'éclatement, mesure qui atténue les contrastes que l'auteur cultive. La poésie disparaît ainsi derrière une forme de rigueur et la délicatesse ne devient qu'ironie. On était pourtant sur le meilleur chemin. Le public de Vidy a apprécié sujet et travail par des rappels convaincus.


La Ronde de Schnitzler / Extrait


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CREDO D'Enzo Corman

oct. 1985  CREDO D'Enzo Corman

Mise en scène Armand Deladoëy

Dans le ventre du théâtre, sous la scène où se donne à d'autres heures. «Quartet» de Heiner Müller. Yvette Théraulaz joue «Credo» d'Enzo Corman. Une performance de comédienne et un morceau d'écriture. Un monologue de femme, genre décidément en vogue dans l'écriture théâtrale contemporaine, féminisme et psychanalyse obligent - sans doute. Ici, pas de confession brute. La langue, littéraire. presque classique par l'attention portée aux rythmes, coule, souple, ailée, évocatrice. Une écriture et une parole, virtuose, ambiguë, éprouvante. Parole de femme adressée au silence, à l'absence. A l'autre que l'on est, que l'on hait, que l'on tue en manière de suicide. Jeux de miroir. Prière, cri, solitude tendue vers l'homme qui n'est plus là, celui que la femme porte en elle, celui, aussi, plus vaste, qu'elle ne peut désigner, parce que son nom est imprononçable.

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Au fil des mots, rêves et souvenirs reviennent. La femme raconte, par bribes, son enfance, son père et comme il savait boire du vin, humer le liège, Pierrot son frère, qui appelait sa queue Roseline et qui eut la main coupée, Tonio, qu'elle suivit dans la cabane. Et Chut. «Chut» c'est le nom que les enfants donnèrent à cette femme, bonne et toujours silencieuse, qui resta deux mois à la maison et fut cueillie par deux gendarmes. Une princesse, un fantôme, une femme de gangster. Et cette autre qui riait. La femme du tableau accroché à l'entrée. Une femme à sa fenêtre, qui riait. D'elle lui dit-on. Et elle le crut.

Sur un carré de nappe posé à même le sol, les couverts d'argent, la carafe et le verre de vin de l'absent. C’est vers lui qu'elle dirige les mots, lorsqu'elle baisse les yeux du haut de son petit escabeau. Trop grande pour la maison de poupée. Son regard tombe à terre, et d'abord, on n'entend que des mots, qui passent trop vite. Puis le texte devient parole, incarnée, bouleversante, à travers le visage, le corps et la voix d'Yvette Théraulaz. Ni formalisme, ni joliesse dans l'interprétation. Un dialogue maîtrisé, mais formidablement généreux, engagé, avec le texte. Et derrière lui, la souffrance, la solitude. Le visage défait, le nez et les yeux qui coulent, la comédienne ne joue pas un personnage, elle se frotte, s'abandonne à un texte. Le nourrit de ce qu'elle est, de sa vérité de femme et de son talent de comédienne, pour nous le faire partager.



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LA PARISIENNE de Henry Becque

mai 1985  LA PARISIENNE de Henry Becque

Mise en scène Martine Paschoud

Un ménage à trois: figure classique de la géométrie du théâtre bourgeois. Mais avec Henry Becque, la gaudriole devient jeu d'esprit et de sentiments.
«La Parisienne» raconte l'histoire d'une jeune femme qui habite Paris. Qui a un mari et deux enfants. C'est une histoire banale, à moins que l'on estime, comme d'aucuns, que la femme est un puzzle. Dans la mesure où Henry Becque (1837-1899) partageait cette opinion, sa pièce est une mosaïque. Dont on a peine à retenir captifs, le décalage d'un siècle à l'autre aidant, tous les reflets.

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En l'époque où se déroule la scène, les temps sont élégants et à peine oisifs. Pour certains. Les femmes,
quant à elles, arborent volontiers lorsqu’elles en ont les moyens et les dispositions, un chapeau; les robes sont longues, remarquablement coupées et les manteaux un peu lourds à porter mais virevoltants. Du genre émoustillants mais prudes.

Tout à domicile
Cette Parisienne-là a tout ce qu'il lui faut. En apparence du moins. Soit les chapeaux, les robes et les manteaux. Elle a tout à domicile ainsi qu'on le dit aujourd'hui un peu vulgairement. Tout sous la main: un mari qui va faire carrière, médiocrement sans doute, mais carrière tout de même, côté Cour des comptes ou Bibliothèque nationale. Les enfants, de leur côté, ont l'éducation que leur rang mérite et ils arrachent consciencieusement des cris plaintifs à leurs violons, dont ils jouent sous l'experte direction de compositeurs qui, à cette époque déjà, travaillaient au noir, histoire d'arrondir leurs fins de mois. Les époques changent, les problèmes restent.
Dans la maison de la Parisienne règnent à la fois l'ordre et la monotonie; la servante, qui est au service de tout un chacun, est une fille venue de la campagne. Cela se voit à son accoutrement et s'entend à sa manière de parIer. Mais elle doit gagner sa vie et l'on a tout dit en disant cela.

Côté aventures, la Parisienne n'en manque pas. Elles ont leur parfum discret de scandale, scandale très provincial. A l'image des petites passions et des adultères que cette jeune femme qui s'ennuie s'offre de temps en temps, histoire de vivre des désirs informulés qu'elle ne satisfait guère. Car ce qui lui importe - mais en a-t-elle vraIment conscience? - c'est la façon dont elle apparaît aux autres. Tels sont sa vie et le succès qu'elle en attend. Tels sont ses amants, médiocres et pleurnichards, possessifs parce que menacés, indifférents parce que lassés.
La Parisienne est une femme qui n'a pas beaucoup de chance. Le problème est qu'elle ne s'en donne pas les moyens, mais qu'elle doit être douée pour le spleen et pour écrire des lettres d'amour très tristes et très tendres. Qui, au fil du temps qu'elle arpente fiévreusement, demeureront sans réponse.

Bourgeois et demi
Dans une mise en scène de Martine Paschoud et une scénographie-labyrinthe de Roland Deville, lequel une nouvelle fois exploite avec beaucoup de subtilité le décor intérieur des personnages, Yvette Théraulaz joue tour à tour à l'épouse, à la mère et à la maîtresse. Elle est absolument parfaite dans tous les rôles, coquine mais sans plus comme le veut le personnage, efficace dans le triomphe bourgeois de l'adultère. L'entourent, dans cette chevauchée de sentiments très contrariés, Jacques Denis, Armen Godel, Doris Ittig et Edmond Vullioud. Tous fragiles, passifs et handicapés. Tous très justes.



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La plus forte et Créanciers de Strindberg

nov. 1984  La plus forte et Créanciers de Strindberg

Mise en scène Michel Voïta

Yvette Théraulaz joue Mme X dans " La Plus Forte" et Tekla dans "Créanciers" deux des trois pièces de Strindberg réunies sous le titre "Le Combat des Cerveaux" au Poche de Genève puis en tournée en Suisse du 5 au 16 février 1985 à la Passerelle de Vidy
Photo Mario Del Curto

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VERA BAXTER  de Marguerite Duras

mai 1983  VERA BAXTER de Marguerite Duras

Mise en scène Martine Paschoud

L'histoire d'une femme «atteinte de fidélité», par une femme atteinte de sensibilité: Marguerite Duras, romancière, dramaturge, cinéaste. Lausanne lui consacre un important hommage.

Fini de rire! Le dernier bulletin d'information du Centre dramatique de Lausanne annonce clairement la couleur: après les pétulantes cascades des «Trois Mousquetaires» et les bons mots graveleux du «Prix des Anes», place à un théâtre enfin grave et difficile. Pas expérimental, mais plus confidentiel. En attendant «Trahisons» de Pinter, c'est en effet une pièce de Marguerite Duras, «Véra Baxter », que Martine Paschoud a choisi de mettre en scène au Théâtre de Vidy.

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Marguerite Duras? Née en 1914 à Gia Dinh (Vietnam), cette grande dame des lettres françaises est l'auteur d'une œuvre abondante, à la fois romanesque, théâtrale et cinématographique. Œuvre difficilement classable. Ni nouveau roman, ni bonne vieille fiction. Originale, sans aucun doute. Ennuyeuse pour certains - «il n'y a pas d'histoire», «on ne comprend pas ce qui se passe» - prodigieuse de finesse et de sensibilité pour d'autres, elle ne laisse personne indifférent. Des parentés avec Samuel Beckett: goût de l'ellipse et du silence, précision intransigeante, tendance à l'épure. Mais Duras et Beckett ne parlent pas des mêmes choses. Détail: Marguerite Duras ne finira pas ses jours en académicienne potiche, comme son homoprénonyme Marguerite Yourcenar. Elle est en marge, en dehors, et depuis toujours. Ce qui ne l'empêche pas d'être, à près de 70 ans, un «auteur qui monte», objet d'un véritable culte de la part d'une certaine intelligentsia.

Yvette Théraulaz, qui incarne Véra Baxter, ne connaissait de Marguerite Duras que le film «India Song» avant d'aborder ce rôle. «Pendant le premier mois de répétitions, dit-elle, je n'ai volontairement rien lu, ni vu, de Duras. Je voulais être neuve, éviter d'avoir un «ton Duras» stéréotypé. Ensuite, quand je me suis sentie bien dans mon rôle, je l'ai lue, j'ai vu quelques films. C'était un immense plaisir de la découvrir.»
Pour l'interprète Yvette Théraulaz, comme pour le metteur en scène Martine Paschoud, l'œuvre de Marguerite Duras est importante parce qu'elle exprime le féminin comme personne d'autre n'a su le faire. «Elle n'est pas féministe au sens classique, précise Martine Paschoud. Il n'y a pas de posture militante, de mots d'ordre, de revendications. Mais ce qu'elle dit de la femme, la manière dont elle le dit, me semble très important. Cette mise, en scène traduit une rencontre, un moment de ma propre histoire.»

Décor: une villa luxueuse au bord de l'Atlantique. Parquets cirés, colonnes de marbre, canapé blanc. Une lumière douce filtre des volets clos, une lumière dure, blanche, cadre l'espace de la terrasse: un dehors menaçant. De temps à autre, des lambeaux de musique dérivent à travers la pièce, reflets de quelque fête dans une villa voisine.
Dans cet espace à la beauté funèbre, des corps: trois hommes et deux femmes pour dire, par petites touches, par dévoilements successifs, l'histoire d'une femme «atteinte de fidélité». Longue dame brune en longue robe noire, un châle noir sur les épaules, Yvette Théraulaz est superbe d'émotion et de vérité dans le rôle de cette épouse et mère de famille très banale, qui vit sa passion de fidélité «comme d'autres le crime, dit Marguerite Duras, et qui se sait jugée comme traître à une liberté théorique et régnante, par ce fascisme innocent d'une nouvelle morale libératrice».

Pendant dix-sept ans, Véra Baxter a vécu dans l'ombre de Jean Baxter. Un homme d'argent, un promoteur, plusieurs fois ruiné, mais s'en sortant toujours par quelque combine. Jongleur et jouisseur, il joue surtout avec les femmes, les aime, les quitte. Ce perpétuel absent - dans la pièce, on ne le voit pas, il n'est qu'une voix au téléphone – a su se garder sa Pénélope grâce à l'universel cordon ombilical que constitue le carnet de chèques. Du Mexique ou des Baléares, l'argent venait toujours, pour entretenir l'inamovible vestale et sa progéniture, prolonger le couple.
Un jour, pourtant, Jean Baxter est allé trop loin: il a vendu sa femme - très cher - à un copain de poker. Cette prostitution, qui reste dans la logique de la fidélité au mâle dominant, pourquoi l'a-t-il voulue? «On ne sait pas, répond Martine Paschoud. Peut-être pour essayer de la retrouver à travers le désir d'un autre, pour ressusciter un état de passion qui ne peut plus exister dans la quotidienneté.»

Cet écart de commande provoque sur Véra Baxter un effet inattendu: il casse son amour, provoque une fissure. Elle rencontre un autre homme mais, cette fois, c'est elle qui l'a décidé. Elle découvre ainsi quelque chose qui la perturbe, qui est peut-être la vérité - Véra - de son propre désir autonome. «Lorsqu'elle quitte la villa à la fin de la pièce, continue Martine Paschoud, on ne sait pas ce qui va lui arriver. Mais peut-être va-t-elle enfin devenir le sujet de son histoire, et non plus l'objet de l'histoire de l'autre.»

Ainsi résumé, le canevas paraît simple. Il pourrait faire l'objet d'une pièce féministe à thèse - la juste émancipation d'une bourgeoise prenant enfin conscience de l'exploitation phallocratique dont elle est victime - oud'une comédie boulevardière à bons mots cuisseux. «Véra Baxter» est pourtant tout autre chose. A cause d'une écriture faite de phrases apparemment anodines, mais qui renvoient à une complexité du réel, à un frémissement des êtres dont on voit rarement l'équivalent. «C'est une écriture très musicale, très précise, qu'on ne peut pas banaliser, dit Yvette Théraulaz. Difficile à jouer. D'autant plus que beaucoup de choses passent à travers des silences, des non-dits. Ce qu'on voit et entend, c'est la pointe de l'iceberg. L'essentiel des personnages est en dessous. »

A mesure que s'estompe le jour, Véra Baxter, cette femme si douce, se fait plus présente et charnelle. A travers sa souffrance - on laisse entendre qu'elle s'est enfermée dans cette villa pour se tuer - puis son désarroi - «Je ne sais plus vouloir», dit-elle - s'affirme comme un courage tranquille. Une vérité fragile, humaine. Cet «espace de sensibilité» dont Martine Paschoud pense qu'il est l'essentiel de l'œuvre de Marguerite Duras. Le public suivra-t-il? «C'est une pièce sur l'amour, sur le couple, où l'on doute beaucoup, confie Yvette Théraulaz. Je crois qu'elle est tout à fait d'actualité. Qui oserait dire, aujourd'hui, je sais, j'ai une certitude?»

Crépuscule. Les ombres s'allongent sur la villa des Colonnades. Un homme et une femme parlent, essaient de comprendre. Trop tard? Peut-être pas. La vie est ailleurs? L'amour est autre chose?... Passage au noir, applaudissements, lumières. On se relève, le fantôme d'une réponse aux lèvres. Marguerite Duras essuie ses épaisses lunettes de myope-qui-voit-tout. Oubliée, la réponse. C'était donc du théâtre? Frissons. La nuit tombe. Véra Baxter vous regarde. Vous ne l'oublierez pas de sitôt.



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